Voyage

Sans cafés et des journaux, il serait plus difficile de se déplacer. Un journal imprimé dans notre propre langue, un lieu où se mêler à d’autres personnes le soir nous permettent d’imiter les gestes familiers de l’homme que nous étions à la maison, qui, vu de loin, semble si étrangers.
Ce qui donne une valeur aux voyages, c’est la peur. Elle vient déstabiliser notre structure mentale interne et nos habitudes.
On ne peut plus tricher – se cacher derrière les heures passées au bureau ou à l’usine (ces heures dont nous nous plaignons si fort mais qui nous protègent si bien de la douleur d’être seul).
J’ai toujours voulu écrire des romans dans lesquels mes héros diraient: «Que ferais-je sans le bureau?» Ou encore: «Ma femme est morte, mais heureusement, j’ai toutes ces commandes à remplir pour demain. »
Le voyage nous prive d’un tel refuge. Loin de notre entourage, de notre propre langue, dépouillé de tous nos objets familiers et de nos masques (on doit apprendre le prix du tramways et toute autre nouvelle chose), nous devons ramener notre pleine conscience à la surface.
Mais aussi, l’âme malade, nous redonnons à chaque être et chaque objet sa valeur miraculeuse. Une femme qui danse sur une musique langoureuse, l’esprit libre ; une bouteille sur une table aperçue derrière un rideau qui flotte doucement : chaque image devient un symbole…
Toute la vie semble se refléter en elle même, dans la mesure où elle résume notre propre vie en ce moment. Lorsque nous sommes conscients de tous les dons, les ivresses contradictoires que nous pouvons ressentir (y compris celui de la lucidité) sont indescriptibles.

– Albert Camus
lyrical & critical essays