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Le Rituel de la Reconnaissance de Soi

Une exposition qui, enfin, prend vie comme un tout

Cet article est une reproduction de l’excellent témoignage de DANIEL BENOIT CASSOU dont lien ci-dessous

El ritual de reconocernos

Après des formations en 2022 et 2024, la coutume s’installe pour Marjolein Dallinga de retourner ce printemps 2026 en Uruguay pour animer des formations qui rencontrent beaucoup de succès !

Montevideo, Uruguay

26 avril au 2 mai 2026 : expérience immersive

Expérience immersive, feutrine, teintures naturelles et nature, Marjolein Dallinga du 26 avril au 2 mai 2026 ; Altos de la Serena, Costa de Rocha

Il y a quelque chose de rare – et donc de précieux – dans cette exposition d’art textile à Artesia : les œuvres ne s’affrontent pas, elles dialoguent. Non pas par une évidence curatoriale, mais grâce à un accord tacite entre trois artistes qui comprennent que le textile n’est pas une technique, mais un langage.

Dans son espace intimiste, petit et soigneusement agencé, Artesia excelle une fois de plus dans son art : tisser des liens entre le local et l’international avec subtilité. Cette fois-ci, avec Andrea Bustelo, Ludmila Maddalena et Marjolein Dallinga. Trois géographies, une seule pulsation.

Le fil conducteur : la matière qui se ressent

Le point de départ est clair : le textile comme territoire élargi. Mais le plus intéressant est la manière dont chaque artiste l’explore dans une direction différente sans rompre le fil conducteur.

Dallinga travaille à partir de l’organique et du viscéral, utilisant le feutre comme corps, comme vestige, comme reconstruction.

Maddalena navigue entre le botanique et le rituel, employant des teintures végétales pour traduire un paysage intérieur.

Bustelo, quant à elle, travaille à partir de la mémoire affective, utilisant des objets chargés d’histoire qui se réactivent par le toucher.

Il en résulte non pas une simple collection d’œuvres, mais un système sensible où la fragilité, l’éthéré, la trace et le tactile apparaissent presque simultanément. Le tout sans stridence. Le tout au bord de la disparition.

Marjolein Dallinga : le corps comme territoire de deuil

Les œuvres de Dallinga sont les plus puissantes, non par leur nombre, mais par leur poids émotionnel.

« Cœur noir » n’est pas une métaphore ; c’est une intervention directe sur la perte. Le cœur ne représente pas, il substitue. Le feutre accumule la douleur jusqu’à la rendre tangible. Le même phénomène se produit dans « Cœur rouge », où ce noyau affectif se déplace vers la rencontre avec les autres artistes, où le deuil se mue en lien.

Dans « Épine dorsale », la référence à la baleine introduit une idée puissante dont la structure est ancrée dans la mémoire. On ne voit pas l’animal, mais on ressent son absence, organisée en forme.

Et puis il y a les œuvres plus légères – « Anémone », « Bulles » – où l’artiste atténue l’intensité sans rien perdre de la profondeur. Une autre Dallinga se révèle alors, une Dallinga qui comprend que l’éphémère peut aussi être une archive.

Sa biographie l’explique sans fioritures. Formée aux Pays-Bas, elle a immigré au Canada et a découvert que le ressenti était son langage central. Mais ce qui importe, ce n’est pas le parcours, mais la manière dont elle l’utilise pour transformer l’expérience en matière.

Ludmila Maddalena : Quand le paysage se révèle à l’intérieur

Si Dallinga travaille à partir de la blessure, Maddalena travaille à partir de l’écoute.

« Paysage intérieur » est l’une des œuvres phares de l’exposition. Non pas en raison de son ampleur, mais de sa capacité à abolir la frontière entre le corps et l’environnement. L’utilisation du lin, de la laine et des teintures végétales n’est pas décorative, elle est conceptuelle. La plante, ici, n’illustre pas, elle parle.

« L’Oracle des Fleurs et des Plantes » pousse cette logique encore plus loin. Il ne s’agit pas d’une œuvre achevée, mais d’un dispositif. Quelque chose qui s’active en relation avec le spectateur. L’idée d’un guide végétal pourrait paraître naïve ailleurs ; ici, elle prend tout son sens car elle repose sur un processus réel, presque rituel.

Sa pratique, entre l’Argentine et la Sierra de Rocha, confirme cette orientation, explorant les fibres naturelles, les expériences collectives et les intersections entre l’art et le territoire. Maddalena ne représente pas le paysage, elle l’intègre.

Andrea Bustelo : La mémoire comme matière vivante

Dans l’œuvre de Bustelo, une qualité souvent absente de l’art textile se révèle : l’émotion sans sentimentalité. Un véritable tour de force.

Ses œuvres prennent naissance dans des objets concrets – un mouchoir, une nappe, un trousseau – mais évitent toute nostalgie facile.

Dans « Sara », le geste de terminer les broderies inachevées de sa grand-mère n’est pas un hommage, mais plutôt une conversation interrompue puis reprise.

« Feeling » est peut-être son œuvre la plus directe. Un objet trouvé transformé en une affirmation brute.

Dans « After-Dinner Conversation », le travail du feutre déconstruit l’idée d’une sphère domestique immaculée. Fissures, usure, traces du temps apparaissent. Une expérience vécue, non idéalisée.

Et « 1964 » introduit un récit plus linéaire – une histoire d’amour – mais porté par la matière, non par l’histoire elle-même.

Bustelo a une certitude : la mémoire n’est pas une archive, c’est un processus. Et le textile est son meilleur outil.

Quand la connexion cesse d’être un discours

Le véritable succès de l’exposition ne réside pas dans les œuvres individuelles – pourtant efficaces – mais dans ce qui se joue entre elles.

Des correspondances se créent :

Les cœurs de Dallinga dialoguent avec les objets affectifs de Bustelo.

Les teintures de Maddalena trouvent un écho dans les matières organiques des deux artistes.

L’idée de trace imprègne les trois pratiques.

Petite échelle, expérience intense

La galerie est petite. Mais c’est un atout.

Il n’y a pas de distance possible, et les œuvres s’imposent par le toucher, par la proximité. L’espace est chaleureux, presque intime, et invite à une expérience plus lente. Une chose que l’art contemporain évite souvent – ​​et qui, ici, est appréciée.

Il est rare de voir une exposition collective où le concept n’est pas un prétexte. C’est pourtant le cas ici.

Trois artistes, trois parcours, un langage commun : le textile appréhendé comme corps, mémoire et territoire.

Sans grandiloquence. Sans bruit.

Et, pour une fois, sans compétition stérile entre les œuvres.

Tout est compris. Et ressenti plus intensément.

Bravo à toute l’équipe !

Lien vers la vidéo de Daniel Benoit Cassou :